Je suis de garde jusqu’à minuit à la porte de la caserne

Lons le Saulnier
le 1er Mars Avril 1917

Chers Parents

Je vous écrit aujourd’hui du corps de garde. Je suis en effet de garde jusqu’à minuit à la porte de la caserne. C’est de la malchance, un jour de Rameaux. Pourvu que la même tuile ne me tombe pas dimanche prochain (jour de Pâques) ! Ce n’est pas à souhaiter. Je suis au poste depuis hier 5 heures, j’ai monté la garde ce matin, de minuit à 2 heures, jugulaire au menton, baïonnette au coté, grand manteau sur le dos par un temps épouvantable. Au commencement de ma fonction, j’étais fier de mon rôle mais au bout d’une demi-heure, j’étais plus refroidi au physique et au moral. Alors, bien emmitouflé, encaissé dans ma guérite pour passer le temps, j’ai rêvé tranquillement au passé, au présent et à l’avenir dans une nuit noire, trouée par 2 becs de gaz lointains.
Malgré tout le pittoresque de cette rêverie au fond d’une guérite. J’ai été fort heureux de retrouver le poêle tout rouge du poste auprès duquel je me suis endormi une paire d’heures, pour aller ensuite accompagner à la gare un détachement de chasseurs partant pour le front. Cette première nuit de veille m’a valu de somnoler toute la matinée. A midi, je croyais être relevé ! Ah ouiche, je suis obligé de rester jusqu’à minuit et j’ai encore 2h de garde à tirer cette nuit. Quand j’ai vu que je n’aurais pas mon dimanche libre, j’ai eu un instant de cafard, mais que j’ai vite fait passer en allumant une pipe et en faisant par la pensée ce que vous faites aujourd’hui : Buis bénit, visite au cimetière, cortège de conscrits, visite au bois. Le temps passe vite ainsi et en vous écrivant, cela passe encore plus vite.

Depuis ma dernière lettre, pas grand-chose de neuf : hier, pourtant j’ai eu toutes les corvées possibles, je comptais me ragaillardir le soir, puis, zut, j’ai été de garde. Enfin, on ne s’en fait pas, et quand le cafard vient, on le passe vite. Je suis heureux malgré tout et je vois les choses par le beau coté. Vendredi, en rue, le Capitaine Kleppfle, qui ressemble à son frère comme 2 gouttes d’eau, m’a accosté, et s’est promené avec moi, il m’a dit qu’avant le concours d’aspirant, on faisait un peloton des candidats pour les initier plus vite aux secrets militaires. A ce moment, je quitterai Lons-le-Saulnier, pour les environs de Besançon. Il m’a dit que je passerai surement, et que je n’avais rien à craindre. Il m’a dit aussi qu’il allait arriver 2 nouveaux engagés de ma classe. Nous suivrons les cours de la 18. Il m’a dit qu’il m’inviterait un jour à partager son dîner, et m’a chargé de vous donner le bonjour.

Au point de vue de la nourriture, c’est bon mais il n’y en a guère et nous les jeunes, nous mangeons tout ce que nous pouvons trouver en fait de pain. Une rondelle de saucisson pour accompagner tout cela ne serait pas à dédaigner. Lons-le-Saulnier est une drôle de ville, petite, laide, et sans rien d’épatant, les environs ont l’air plus jolis.
Je pense que tout le monde va bien à Bar, et que j’aurai bientôt une nouvelle lettre. Je remercie Elisabeth de la sienne, et lui annonce que mon enrouement est passé.
Je vous quitte en vous embrassant tous affectueusement.

 

P.Collot

5ème Chasseur – 11ème Compagnie

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