A la fin, je vous dirai franchement que j’en avais assez

Lons le Saulnier

                                                                                                                    Le 1er Mars 1917
Avril (jour des Rameaux)

 

Cher Parents

Je vous écris du Foyer du soldat, lieu de réunion des soldats de toute arme, pour écrire, causer, jouer, du reste peu fréquenté, peut-être par manque de militaires.
J’ai reçu la lettre de Jeanne hier, et celle de Jean aujourd’hui. J’attendais de vos nouvelles avec autant d’impatience peut-être que vous attendez les miennes.
Depuis lundi, la même vie s’est écoulée ici. Lundi matin : corvées. A 10 heures, il manquait un homme pour prendre la garde, je me suis proposé comme remplaçant, et j’ai encore ainsi habité le poste 24 heures de plus. A la fin, je vous dirai franchement que j’en avais assez. 3 nuits au poste, cela commence à compter.
Mardi matin, j’ai achevé ma garde jusque vers midi, et le soir, je suis parti en corvée, aux Mouilleries, nouvelles casernes, où nous logerons avec la 18. Toute l’après-midi nous avons transbahuté des paillasses, des planches, des lits etc., et avalé de la poussière.
Le soir, après avoir bu un verre, moi et Gérard, l’émigré de Conflans, évadé des pays envahis en décembre dernier, nous nous sommes promenés sur les … promenades, et avons arpenté les rues.
Mercredi matin, nous avons fait de l’exercice, Gérard et moi, car j’oubliais de vous dire que les 2 autres jeunes de 17, sont partis pour Epinal, rejoindre leurs classes. Nous avons appris à démonter le fusil, à viser, etc., et nous avons nettoyé notre arme.
Le soir, (vraiment nous sommes des hommes de ressources) nous avons rempli une quarantaine de paillasses de crins et avons bu de la poussière à volonté.
Aussi, le soir, après la soupe, tous deux, nous avons décidés de quitter un instant Lons-le-Saulnier et de faire une ballade…

Nous sommes allés sur les hauteurs, dans un petit village pittoresquement situé, et de là nous avons admiré le panorama des chaînons du Jura qui s’étagent devant nous, et s’illuminent de ci de là de feux rougeoyants, au fur et à mesure que le soleil disparaissait à l’horizon. En même temps, le vent soufflait en plein, et nous ragaillardissait tous les deux. Ce jour-là, mon gout pour la nature (n’en déplaise à Jeanne) a été satisfait. Nous avons ainsi couvert une douzaine de kilomètres, au pas de chasseurs. Excellente promenade, que nous renouvellerons aussi souvent que nous le pourrons. Vous voyez, c’est tout juste si nous ne faisons pas comme le cousin Ferry, à aller chercher de la salade dans les champs.

Aujourd’hui matin, nous sommes allés aux douches, et en revenant au Mouilleries – la ville est en mouvement, c’est la foire, et l’on ne peut plus faire dix pas sans cogner dans une vache, un couple de bœufs, ou … en dernier( !)  un paysan en blouse bleue, parapluie en bandoulière, c’est cocasse !!!

Le soir nous avons été chargé de la corvée d’ordinaire, nous avons fendu une voiturée de bûches en 1 heure, nous sommes allés chercher 48 douzaines d’œuf (à 38 sous) dans un patelin voisin, où le marchand nous a offert un verre de vin blanc vraiment épatant, et qui sait se faire avaler. Mais cela nous avait creusé l’estomac, et en revenant au quartier, nous avons goûté … devinez quoi … un quignon de pain, un oignon et du sel. Nous avons fait un festin de rois ! C’était exquis.
Nous sommes allés ensuite chercher en ville douze litres de pinard pour dimanche. Car on en a que les jours de fête et de victoire, ici. On est quitte pour boire un verre le soir, en sortie, pour mettre l’organisme à l’état humide. Mais on se modère… le sacré petit vin blanc d’ici est trop dangereux. Mais c’est cher le vin ; je ne m’en doutais pas, 22 sous le litre, et bigre cela épuise les bourses, surtout que j’ai toujours Gérard avec moi. Le pauvre diable, si je n’étais pas là il serait obligé de vivre … j’allais dire « d’amour et d’eau fraîche ». C’est pas vrai, car il ne remplis pas, ni moi non plus, la 1ère parie du programme. Si les autres faisaient comme nous seulement !!!! Quand je vois un chasseur au bras d’une petite bonne, cela me remet en mémoire les histoires de Marie Thomassin, et de Jeanne Collin, et par imagination, je me représente la petite scène qui peut se passer dans plus d’un cuisine lédonienne.

Les punitions en ce moment pleuvent sur le quartier autour de moi, pour ces motifs et autres. Car Kli-Kli,(le capitaine Klipffel est ainsi baptisé par ses subordonnés) ne badine pas, et est inflexible.

Il y a en ce moment, autant d’hommes à la prison qu’au quartier de compagnie (une vingtaine de types dans l’une et dans l’autre) – aussi, pour cette raison, cela me pend à l’œil d’être de garde Dimanche avec impossibilité de sortir !! Ce n’est pas le filon.
J’ai appris avec peine l’incendie de notre pauvre boite, où j’ai coulé 10 ans de ma vie. Cela m’a fait de la peine véritablement. Pauvre école. J’y ai souffert et j’y ai joui. Pauvre Chapelle ! Témoin de ma première communion ! Si je n’étais pas philosophe, j’en aurai presque eu les larmes aux yeux.

Enfin ! Pauvre vielle boite ! Pauvres professeurs et élèves… Dieu soit béni que les 3 petits mâles de la famille n’y aient pas roussi, ni aucun autre.

P.Collot
5ème Chasseur – 11ème Compagnie

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