Je me vaccine contre le cafard en me disant : cela c’est la vie de dépôt. Au front cela ne sera pas pareil

Lons-le-Saulnier, le 11 avril 1917

Foyer LEDONIEN
DU
SOLDAT
—-
SIEGE SOCIAL
au Casino des Bains
———

 

Cher Parents

 

J’ai reçu aujourd’hui votre lettre du 8 avril. Inutile de vous dire que je l’attendais avec la plus grande impatience. Il me semble que je suis dans une ile ici où je connais tout le monde et personne et cela met du baume au cœur de recevoir de temps en temps de bonnes lettres comme celles que j’ai déjà reçues. Si c’est réciproque, tant mieux !
J’ai reçu la lettre au moment où je terrassais car depuis 2 jours, nous défonçons des gazons, nous édifions des banquettes, nous comblons des rigoles, nous charrions des mètres-cubes de terre, de pavés, nous manions avec ardeur pelles, bêches, pioche, charriots, brouettes, balais. Vous comprenez que je n’étais guère habitué à ce métier et j’ai les mains dures et écailleuses comme une carapace de tortue. Je sue, je souffle à tel point que les officiers m’ont demandé l’un après l’autre à plusieurs reprises : qu’est-ce que vous faites dans le civil. Je suis étudiant, mon Capitaine. Ah, vous devez avoir mal aux mains. C’est dur mais on s’y habitue, bon courage !! et je re-pioche. Mais maintenant je crois que mon vieux sang de terrien recoule dans mes veines et j’ai charrié sans trop de difficultés une trentaine de brouettes de terre et de pierres. A la première brouette, j’ai dit : j’irai jusqu’au bout sans m’arrêter. J’ai fait comme j’ai dit et j’ai fait pour les autres comme la première. Mais je vous dirai franchement qu’en ce moment je n’ai plus de « pattes à ressort » et que je suis bien content de m’assoir en attendant de me coucher.
Ce que j’ai trouvé de plus dur dans ce métier de terrassier, c’est d’obéir à des sergents, à des adjudants qui ont des idées d’une lumineuse obscurité et donnant des ordres en conséquence. Le plus dur pour un soldat pas trop bouché (sans vantardise, je pense en être), c’est de faire quelque chose en se disant qu’il y aurait mille manières de le faire plus vite et mieux. Mais, bah ! on s’y fait. Le pénible aussi, c’est de faire un métier où l’on est tout novice. Un vieux sergent qui de son métier doit être… je ne sais pas quoi, m’a dit cela cet après-midi : mon patron me foutait à la porte quand je travaillais comme cela. C’est d’une délicatesse bien encourageante.

Quelquefois, j’ai en moi-même des soubresauts de révolte, en entendant les ordres se succéder, s’annihiler, se renouveler, en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire. Je me console et je me vaccine contre le cafard en me disant : cela c’est la vie de dépôt. Au front cela ne sera pas pareil. Cela changera quand même quand la 18 arrivera. Un peu de courage. » Et on turbine mécaniquement… comme un pompier mécanique qui grimpe après une échelle, jouet rapporté par Papa dans mon arrière jeunesse. Mécaniquement au physique, car psychologiquement je travaille, j’observe les types autour de moi, je fais de la philo pratiquement, je rêve car je crois que c’est encore là que je travaille le plus, je songe, a tout : à Bar, à Sigis, à vous, à tout, à mille choses.
Le meilleur moment de ma journée, c’est entre 11h et 1/2 et midi et ½. Car on a repos. Je me couche sur mon lit, et je me laisse emporter par mon imagination. Je m’imagine la maison à ce moment : Maman à la cuisine activant la cuisson, Papa lisant l’Eclair au bureau, Jean lisant le Petit Parisien sur le bureau Pariset (un clerc de l’étude), puis les cris « A table, c’est servi », retentissant, et de tous côtés surgissent Jeanne, deux bouteilles en mains, Nénette achevant le couvert, Elise avec Françoise dans les bras, Jean, Jacques, André se disputant les serviettes… etc… Je refais ce que vous faites par l’imagination. Ou bien, je me dis : tiens, si j’étais à Sigis, on aurait classe de Science, ou bien du Père Ditte, etc. »
Je vis de souvenirs et je trouve de plus en plus juste cette pensée : nos souvenirs sont comme des étoiles, ils brillent toujours dans l’obscurité du présent ».
Vous voyez que je travaille intellectuellement et physiquement avec autant d’ardeur. Voyons maintenant la face pratique des choses. Il est arrivé aujourd’hui un nouvel engagé, un enfant de troupe de la classe 20, il nous rejoindra sans doute demain, il a l’air assez dépaysé (à 17 ans, on le serait à moins) On verra à faire connaissance. Je sais trop ce que c’est que de rester isolé les premiers jours et ahuri à la vue de tout. Pourvu qu’il soit bon type. J’attends avec impatience l’arrivée de la 18 pour trouver de varis amis. Gérard est un brave garçon, mais il est endiablé des 4 pattes, un Henri Shwartz en 20 fois plus grand. Il ne doute de rien ou plutôt si, il doute de tout car il m’a dit l’autre jour qu’il ne croyait ni à Dieu ni au diable, etc. !!
J’ai essayé de le faire revenir à de meilleurs sentiments. Nous avons discuté ¾ d’heure. Il n’a pas voulu s’avouer vaincu devant l’abondance de mes preuves. Autrement c’est un bon garçon. Il ne me gêne pas pour faire mes devoirs religieux. Dimanche, il venait avec moi, je lui ai dit carrément : « tu viens avec moi, je vais à la messe – Sans blague, tu es fou – sans blague je vais à la messe. Alors, vas-y, je t’attends ». Pour les vêpres, même dialogue. Vous voyez qu’il n’est pas autrement gênant. Il s’est évadé de Conflans où il était retenu prisonnier dans un camp, en décembre 1916. Il s’est sauvé tranquillement à pied par la Forêt Noire, la Lorraine, l’Alsace, la Suisse… Demain nous allons faire un pick-nick. Nous partons cueillir 400 bâtons dans les bois. Nous mangerons là-bas et redescendrons le soir. Pourvu qu’il fasse beau. Il a fait potable aujourd’hui.
J’oubliais de vous dire qu’aujourd’hui, j’ai gagné mon premier argent. J’ai touché mon prêt, une énorme somme de 2,75 gagnée à la sueur de mon front. En termes militaires, on estime cela 2 litres ½. Le litre a remplacé le franc comme unité militaire, c’est assez curieux.
Voilà 8 jours aussi que j’ai mon livret. Je fais partie théoriquement de la 17.
Sur mon livret, c’est inscrit : Campagne contre l’Allemagne. Je ne demande qu’à réaliser un peu plus cette vérité sur le front. Cela sera facile, je l’espère.
Mais voilà 8h1/4, le foyer ferme, il me faut clore ma lettre.
je vous remercie des lettres et de leur contenu et je vous embrasse tous bien fort et bien affectueusement.

Pierre Collot

 

PS : Adressez vos lettre désormais :

P.Collot

Chasseur à la 12ème Cie
5ème Bataillon de chasseur
Caserne des Mouilleries
Lons-le-Saulnier

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