J’ai reçu aujourd’hui le mandat de Papa

Lons-le-Saulnier, le 13 avril 1917

Foyer LEDONIEN
DU
SOLDAT
—-
SIEGE SOCIAL
au Casino des Bains
———

Cher Parents
Lons est décidément d’abord peu facile puisque mes lettres mettent aussi longtemps à vous parvenir que les miennes. Il faut compter 2 jours bien pleins de chaque côté entre l’arrivé et le départ. Bah ! Plus impatiemment on attend les lettres, meilleurs on les trouve.
J’ai reçu aujourd’hui le mandat de Papa. Je l’en remercie beaucoup, il arrivait à temps pour combler les vides. Je vais même vous raconter une petite histoire financière qui vous fera rire : tout dernièrement, à 7 heures du soir, Gérard et moi, nous nous sentons en appétit. D’un commun accord, nous décidons que le meilleur moyen d’enrayer un pressant besoin, c’était de le satisfaire avec une boule de pain. Nos musettes étaient vides. Nous examinons porte-monnaie et portefeuilles, il y faisait noir comme dans un four. Pourtant, à force de chercher, je découvre, bien au fond un malheureux billet Lédonien, dégoutant, en deux morceaux vaguement reliés par un soupçon de papier collant, peu présentable. Que faire ! Je cherche encore et je trouve un timbre de 3 sous, du temps que j’étais pékin. En homme de ressource, j’avise le susdit timbre, et délicatement, avec une dextérité de chirurgien, je recolle les 2 tronçons avec le petit papier vert susnommé. Le billet était maniable… sinon potable. Du moins il valait 3 sous de plus. Mais je n’osais guère le présenter quand même. Je le confie à Gérard qui en vitesse fait passer le billet, et revient avec une miche croustillante, dorée. On la casse en 4, et chacun, les 2 poches pleines, satisfait alors les désirs de la nature.
Dans ma dernière lettre, je vous racontais mes débuts de terrassier. Le lendemain, par la vertu de la baguette de l’ »adjudant(le « juteux » en argot de caserne), je suis devenu bûcheron.
Ce qui aurait pu être une partie de plaisir avec le beau temps est devenu avec la neige, une affreuse corvée. Jeudi à 7 heures du matin, nous sommes partis, une dizaine, musette au côté, serpe en main cueillir nos bois, sous une tempête de neige, qui n’a fait que s’accentuer au fur et à mesure que nous montions. Nous avons  fait un trajet analogue à celui que l’on peut accomplir d’Orbey au Lac Noir. Là-haut, toujours sous la neige, nous avons coupé 25 baguettes chacun, 4 arbres et des piquets. A la fin, j’avais les doigts gelés. Il était 10 heures, nous sommes alors redescendus diner à Perrigny (= Pairis). Nous avons fait notre popote : pomme de terre, bœuf à la vinaigrette, gruyère, vin chaud, et jus. Nous nous croyons quittes, quand on m’annonce à moi et à un autre que nous allions remonter là-haut, accompagner une voiture, et la charger de notre moisson du matin.
J’étais alors en piteux état, les pieds mouillés, les mains engourdis, les membre fatigués. Mon compagnon était dans le même état. Faisant contre fortune bon cœur, nous sommes remontés là-haut, et avons chargés, au prix de quelles fatigues, la bagnole !!
En redescendant, j’en avais « mare », et je vous assure que j’ai bien dormi.
Le lendemain, aujourd’hui, donc, j’ai fait le métier de manœuvre, j’ai chargé à pleines pelletées de voitures, de scories et de crasse, pour empierrer la cour. C’était moins fatiguant, car en attendant que les voitures reviennent à l’usine ou nous étions, nous nous reposions. C’était le « filon », et on était « peinard ». Je me suis reposé ainsi des fatigues d’hier. Malgré tout, j’ai encore sommeil, je baille à me décrocher la mâchoire, je vais retourner au quartier. Je vous récrirai dimanche.
Cependant, j’ai quelque chose encore à vous demander.
Pouvez-vous m’envoyer :
L’histoire de 17989 à nos jours de Piolet-Bernard
(large bouquin vert)(dans le 1er Cabinet)
L’Arithmétique d’Elisabeth ou Jeanne
(par Une réunion de proff)
Pour me préparer pour le truc d’aspi !
Une brosse à habit (on en a 1 pour 12)
Une brosse à chaussures
1 ou 2 mouchoirs, car je ne me sers que des miens, ceux qu’on m’a donné sont taillés dans de vielles chemises et ne sont guère mouchables
1 douzaine de lacets en cuir.

C’est tout !!!

Envoyer cela quand vous voudrez ou pourrez.
En attendant pour bientôt de vos nouvelles, je vous embrasse tous : père, mère, frère, sœurs le plus affectueusement possible.

P. Collot

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