Jeunes chasseurs de la classe 18, pendant que vos aînés cueillaient de nouveaux lauriers sur le front de Champagne…

Lons-le-Saulnier, le 22 avriul 1917

Foyer LEDONIEN
DU
SOLDAT
—-
SIEGE SOCIAL
au Casino des Bains
———

Chers Parents

 

 

Enfin ! Nous voilà déconsignés, et relativement libres : ces « bleus » de malheur m’avaient enfermé avec eux 4 jours, cela commençait à devenir long et on se rouillait un peu. Si je ne me trompe, c’est jeudi que je vous ai écrit ! Depuis ce jour rien de bien extraordinaire au quartier : lever à 6h ½, jus, théories, jeux athlétiques, soupe, corvées de chambrée, théorie, jeux, soupe ; voilà comment les journées se sont passées. J’oubliais de vous dire qu’en ces deux jours, j’ai cousu plus de boutons, et usé plus de fil que je n’en avais usé depuis mon entrée en ce monde. Il nous a fallu en effet rectifier toutes nos tenues, changer des boutons, placer des écussons, etc. !! Je vous dirai que c’était fait plus ou moins habilement et que personne ne se montrait difficile. Les « bleus » se débrouillent assez vite, et pourtant je vous assure qu’ils m’ont bien fait rire hier. Tous étaient arrêtés à la grille de sortie par le sergent de garde, et devaient saluer. Il y en a qui faisaient cela en vieux troupiers, mais d’autres commençaient leur salut 20 pas en avant, passaient devant le type, en regardant leurs godillots, et continuaient pendant 15 mètres après avoir dépassé le sergent, à tenir la main au képi. C’était roulant ! Le quartier avait été en effet déconsigné hier soir, mais je n’ai pas pu sortir, n’ayant pas encore de baïonnette.
A 1 heure, il y avait eu prise d’armes pour le 5ème bataillon dans la cour du quartier pour remises de décorations à des poilus par le Capitaine Klippfel. Nous n’avions pas le fusil, simplement la baïonnette et nous étions en vraie tenue chasseur, pantalon bleu, capote bleue, émaillée soit d’écussons jaunes, soit de boutons blancs. Le képi seul est tout bleu, sans passe-poli. Enfin nous avons tout du chasseur. A 4 heures, rassemblement, et revue par le Capitaine. On a formé un carré, et il nous a fait son petit discours : « Jeunes chasseurs de la classe 18, pendant que vos aînés cueillaient de nouveaux lauriers sur le front de Champagne, vous allez commencer votre instruction pour aller au plus tôt en renfort, soyez dignes de vos aînés, etc., etc. Nous serons pour vous des pères affectueux … etc. !! «. Discours très enlevant, très crâne. Le Capitaine est d’ailleurs un homme très doux, très paternel, très affable, un type épatant. Les lieutenants aussi. Les adjudants sont stricts mais justes et complaisant : tout le cadre d’instruction est très bien choisi.
J’ai fait la connaissance d’un ou deux types de mon genre, en particulier d’un camarade de Jean Gaussat, un nommé Smith, son père est un lieutenant-colonel. Il a été tué à Salonique. C’est un type à bagout très lettré. J’ai parlé à beaucoup d’autres « bleus » mais bien vaguement.

Aujourd’hui, il a fait très beau, déjà hier le temps était bien remis. Nous avons été libre seulement à midi. Je n’ai pas pu aller à la messe, mais je suis allé aux Vêpres. Je remplace dans la mesure du possible. Entre parenthèses, on a chanté un « Tantum ergo » que l’on jouait souvent aux processions à St Louis, et cela m’a rappelé les belles processions des années passées. Quand cela recommencera-t-il ? Peut-être aurai-je pu y aller encore cette année, il parait que dans un ou deux mois, nous aurons des permissions de 4 jours, voyage non compris. Comme de juste, je partirais dans les premiers, étant un des anciens. Mais n’espérez pas trop ! On nous dit tellement de choses. Ainsi, on nous a dit que dans 2 mois, on prendrait des volontaires, des anciens, des engagés, les types ayant de la préparation militaire pour les diriger sur l’arrière front ! Mais c’est vrai ou pas vrai ! Les circonstances décideront. Je pense recevoir de vos nouvelle demain, et le paquet dans la semaine. Si vous le voulez bien, vous m’enverrez une dizaine de balles dans le courant de la semaine. Bien que je ne fasse pas d’extras, les fonds s’usent peu à peu par tous les bouts. Avant de partir, je me disais : « Soldat, on n’a pas besoin d’argent » mais je n’m’aperçois que c’est là qu’on apprécie encore le mieux. Si vous voulez, envoyez en moins, mais plus souvent, toutes les semaines par exemple. C’est plus avantageux.
Je ne vois rien d’autre à vous dire. Je pense que Bar est assez tranquille, que tout va bien, que les boiteux marchent, que les infirmes de guérissent, et que les jeunes écoliers et écolières ont repris le collier sans trop regimber.
Je vous quitte donc, en vous embrassant tous de tout cœur.

P. Collot

170422-A.png

170422-B.png

170422-C.png

170422-D.png

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s