Je me tais, de peur de réveiller en moi un peu l’amertume et la mélancolie de l’enfant prodigue

Lons-le-Saulnier, le 6 mai 1917

Foyer LEDONIEN
DU
SOLDAT
—-
SIEGE SOCIAL
au Casino des Bains
———

Chers Parents

Quel mal ! pour pouvoir écrire une lettre à peu près tranquille. Aujourd’hui soir, comme vous le savez, je dois aller diner chez le Capitaine Klippfel, mais aujourd‘hui aussi le quartier est consigné pour les vaccinés d’hier et les instructeurs. Etant mis sur le même pied que ceux-ci, je me trouvais consigné aussi, quand hier Mr Klippfel est venu au quartier me dire que n’étant ni instructeur ni vacciné, je n’étais pas consigné. Tout allait donc bien. Aujourd‘hui à 1 heure, je vais voir l’adjudant chef et lui demande la permission de sortir en lui expliquant mon cas. Il me la donne. Alors je m’astique, je m’attife, je me fignole et je prends le chemin du départ. Arrivé à la porte, l’adjudant de semaine me dit : « On ne passe pas » ; j’explique tout ; Il ne veut rien entendre ; il veut voir l’autorisation écrite du Capitaine Faure. Je lui dis celle m’a donné le capitaine Klippfel. Il n’y a pas mèche d’arriver à s’entendre. Je retourne voir l’adjudant-chef qui me demande ce que je vais faire, si je ne lui monte pas un bateau. Je lui dis que le soir, je dois diner chez le capitaine Klippfel. Il me donne une permission écrite, je retourne voir l’adjudant de garde qui ne veut rien savoir. Je mets aux prises les 2 adjudants, j’en mobilise un troisième, un quatrième : ils délibèrent et finalement me laissent partir, en me prévenant qu’ils en parleraient au capitaine . Ainsi je suis libre, mais au prix de quels démarches ; et j’ai malgré tout un peu la frousse de recevoir une douche ce soir ou demain. Les affaires militaires sont si embrouillées !! Mais je suis dans mes droits, et je suis couvert.
Depuis ma dernière lettre, pas grand-chose d’extraordinaire. Le capitaine a fait appeler les candidats E.O.R. et nous a demandé nos titres et qualités. Nous sommes 2 à avoir nos bachots, et je crois que j’ai ainsi des chances d’être présenté au concours, car tout le monde n’est pas présenté. Le nombre de candidats est limité. Mais le tout n’est pas de se présenter, il parait que l’examen militaire est raide, et que s’il y a beaucoup d’appelés, il y a bien peu d’élus. Aussi le capitaine Faure m’a dit que si je n’étais pas pris ici, que je pourrais me présenter une fois au front. Avec quelques mois de front, on est reçu directement sans concours à l’école. J’ai bon espoir jusqu’ici, puisque je peux dire qu’au point de vue de mes projets militaires et s’y rattachant, j’ai eu de la veine. Je peux espérer que cela durera.
Ce qui sera un peu en ma défaveur, c’est mon air de jeunesse, il me semble. Il ne veulent peut-être pas tant de gradés jeunes et inexpérimentés. Enfin, à la grâce de Dieu !
Hier, on a vacciné les bleus pour la 2ème fois, j’y ai comme de juste échappé, et j’ai seulement un peu fait quelques corvées de ci, de là. Le soir il y a eu un orage.
Aujourd’hui, matin, nous sommes allés à la messe à 8h sous la direction de l’adjudant, comme dimanche dernier.
Et la matinée s’est passée à une revue de casernement.
Au rapport, le capitaine nous a appris qu’on avait volé à un malheureux bleu 60 francs à la caserne, et que si le voleur ne se dénonçait pas, il passerait en conseil de guerre. En voilà un qui débute bien !

Il me revient à l’idée que je ne vous a pas annoncé l’arrivée de votre paquet qui m’a rejoint ici lundi. Merci du contenu, le tout a été très apprécié : les caramels étaient exquis, et le saucisson épatant, il m’a fait digérer bien des tranches de pain sec, car ici le chocolat est introuvable. Il y a la crise en ce moment, et le quartier des chass-bis( ?) en souffre.
Je pense que les Boches vous laissent un peu tranquille, le Capitaine Klipffel me disait hier qu’il avait entendu dire que Bar avait encore écopé…
Je pense qu’il n’en n’est rien, et que vous en avez fini avec ces oiseaux.

Aujourd’hui, il fait un temps pluvieux et étouffant. Je pense qu’il n’en n’est pas de même à Bar et qu’aujourd’hui au moment où j’écris, Papa s’achemine avec les 4 gar… (que dis-je, ce temps n’est plus, malheureusement) avec les 3 garçons vers le bois. Je les suis par la pensée, et je revois l’allée de tilleuls avec sa voûte de jeune verdure, le bois frais, vert, avec ses feuilles éclatant partout, sur tous les arbres, avec ses coucous, ses pâles anémones, ses pervenches, son muguet peut-être ! Enfin le bois tel que je l’aimais ! Je me tais, de peur de réveiller en moi un peu l’amertume et la mélancolie de l’enfant prodigue… de ses 18 ans loin du logis et de sa famille, ne voyant autour de lui que l’isolement et la sombre tristesse de quelques camarades encore plus seuls et dépaysés. Dans 1 ou 2 mois, j’aurais sans doute le plaisir de vous revoir, et en attendant, votre jeune chasseur du fond de son Jura, vous embrasse affectueusement.

P.Collot

 

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