L’Attaque (Suite de la lettre du 7 novembre 1917)

Suite de la lettre du 7 novembre 1917

 image010.png III L’Attaque
Après des journées abrutissantes par
leur monotonie et leur lugubre notes
arriva le grand jour de l’attaque que
nous appelions tous de tous nos vœux,
pressés d’être délivré du cauchemar, et
de ne plus sentir peser les angoissants
problèmes. En reviendrai-je ! L’attaque
va-t-elle réussir ?
A force de persuasion et de tranquille
confiance en la Providence, j’avais déjà
presque résolus le premier et partait
sûr de revenir. Mais le 2ème se posait
toujours ?

Enfin, un soir, c’était le lundi 22
octobre, date mémorable, on fit passer

 image011.png l’ordre : tout le monde en tenue
de combat. Et alors dans les
sapes ce fut un remue-ménage
indescriptible serrés comme des moutons,
nous rebouclions nos équipements et
arrangions tout notre barda de
vivre et de grenade. A force
tout le monde arriva à
ses fins et bientôt les sections étaient
prêtes à partir.
L’aspirant Rouyer qui conduisait
ma section, la 3ème vint nous chercher
et partîmes pour les parallèles
de départ ou nous devions attendre
l’heure de l’attaque. Alors toujours
à la file indienne nous quittâmes
la tranchée et partîmes par des
semblants de boyaux à travers
 image012.png les barbelés en prerés( ?) vers les dites
parallèles. Après des difficultés de
toutes sorte, nous arrivâmes enfin.
On me colle dans un brin de
tranchée, ou le parapet m’arrivait
à mi- ventre, avec un caporal,
un rustre vosgien au teint bronzé,
au long nez, très bruyant à l’arrière
mais bien plus calme là-haut.
Nous étions comme cela par
paquet des deux ou trois dans
des semblants de tranchée.
Et là, tout en guettant, nous devions
passer la nuit pour attaquer au
petit jour. Ce fut la vraie
veillée des armes. Vous imaginez
le caractère lugubre et angoissant
que prirent à nos yeux ces quelques
 image013.png heures. Tout défilait devant nos
yeux : visions anticipées des sanglantes
journées qui allaient commencer, et
visions plus calmes, mais plus
émotionnantes des années passées.
Dans une dernière et affectueuse
contemplation, je vous revis tous,
l’un après l’autre, notre vielle
maison, notre Bar, tout ce
qui m’était cher, et tranquillement
la conscience tranquille, je
m’endormis sur ces reposantes
apparitions intérieures, sur lesquelles
je ne revins qu’au moment
où ces sanglantes journées passées nous
quittons les lignes pour la relève.
Famille, amitiés, tout ce qui
m’était cher ! Je l’oublierai complètement
et volontairement pour ne pas être
retenu et enchainé loin de la pénible
tache, qui était le devoir.
171107-PC5
 image014.png III (Suite)  L’attaque

Comme notre tranchée devenait centre de résistance en cas de contre-attaque boche
nous la fortifiâmes de notre mieux, et chacun y alla de son coup de pioche et
de pelle. Vers 2h heure (il était
cette heure je crois car on perd dans
cet imbroglio toute notion du temps !)
l’aspirant m’appela avec 2 ou 3 autres
pour creuser un boyau afin de relier notre tranchée à un élément
d’une autre. J’y allait naturellement
avec les autres et le travail commença.
Il y avait à peine 10 minutes que nous étions là qu’une marmite s’étalat
et éclata à  15 mètre de nous.
Un de nous hasardes à l’aspirant « Le
coin est répéré, cela va barder, il faut
partir ».

 image015.png Alors dans le boyau, à la queue leu leu, on fit feu en arrière. A peine
avions nous tourné le dos, qu’une
seconde marmite arrive en plein
dans le boyau, que celui qui était
devant moi emporte en l’air un
autre travailleur, qui va se tuer en retombant à 10 mètres de là, et
ne m’épargne pas. Je me sens enlevé
en l’air par une force irrésistible,
tourbillonner un instant et je me retrouve aplati sur un cadavre
boche qui se trouvait là, avec
sur le dos tout le parapet éboulé.
Pendant ces quelques secondes, je
me rappelle très bien avoir eu cette
pensé « Cela y est, c’est fini ». Je n’ai pas eu le temps d’en penser plus
que je me sentais à terre, enterré
 image016.png Et tout abasourdi. Je restais là
quelques secondes, croyant que les autres
allaient me délivrer car je ne les avais
pas vus tomber. N’entendant rien,
d’un coup de rein, je me sortis de
ma dangereuse position, et enjambant
un cadavre, ou plutôt un amas
sanglant de chaires fumantes, je courus
dans une sape qui se trouvait à quelques
mètres de là, dans la tranchée ou
venait aboutir notre boyau. Un
lieutenant blessé par un éclat de mon
obus, assez grièvement part entre les
mains des infirmiers et on lui faisait son pansement. La sape étant pleine,
je restai en haut de l’escalier, un
peu à l’abri, car maintenant les
marmites s’acharnaient sur  le petit coin ou j’avais été enterré. Je n’ose
 image017.png pas songer à ce qui serait arrivé si je
ne m’étais pas dégagé presqu’aussitôt !
Pendant que le marmitage continuait
je parvins à me caser plus commodément
dans la sape ou d’autres poilus
venaient s’enfiler eux aussi. Je remis
alors un peu mes esprits égarés et mes
nerfs ébranlés. Je n’avais plus de lunettes
et j’étais un peu sourd.
Le marmitage se calma, alors on vida la sape. C’était plutôt urgent,
car de tous côtés, des agents de
liaison venaient prévenir que les boches
allaient contre-attaquer. Chacun prit
un fusil, on braqua les mitrailleuses
boches et autres, et froidement on
attendit, sous la pluie diluvienne
qui se met à tomber, et nous mouilla jusqu’aux os. C’est une heure terrible,
celle-là aussi, d’être là à un poste
 
 image018.png de combat, prêt à tout, l’esprit tendu,
à attendre de pied ferme l’ennemi qui
s’avance. Nous l’attendîmes une heure
puis, rien ne venant, tout le monde rentra dans la sape se mettre à l’abri
de la pluie et des marmites éventuelles.
Par prudence, 2 sentinelles furent
placées. J’étais l’une d’elles, et
bravement sous la pluie qui tombait
toujours, je pris mes 2 heures de
garde en compagnie d’un vieux poilu
qui placidement fumait sa pipe
enveloppé dans une toile de tente.
(Je ne l’ai jamais vu que ce jours
là et ne l’ai jamais revu depuis).
Tout en grelottant de froid, dans
ma capote écourtée et trempée, je
me mis à surveiller devant moi.
j’eus alors une belle vue du champ de bataille. Devant moi, le sol
 image019.png se trouait d’énormes cratères d’obus
qui se touchaient les uns les autres.
Tout était bouleversé, tout était
retourné, comme si une gigantesque
charrue fut passée par là, et
dans les sillons de cette charrue
gisaient des cadavres boches et français,
trainaient des fusils, des casques, des
équipements. A ma droite, c’était la même chose, et j’apercevais le fort de la Malmaison, effondré complètement
sur lequel flottait le petit drapeau
planté par les zouaves un matin.
Des boches déséquipés, qui s’étaient
rendus s’acheminaient seuls vers
l’arrière, des brancardiers relevant
des blessés, animaient seuls un peu
ce triste tableau de guerre.
Mes deux heures finies, je suis remplacé
 image020.png Et à mon tour je me coulais dans la
sape. Transis de froid, mouillé jusqu’ aux os
tous nous nous collions les uns aux autres
pour nous réchauffer, nous couvrant d’un
lambeau de couverture qui sentait
le cadavre à plein nez ; nous l’avions
enlevé en effet de dessus un boche crevé
étendu dans la sape à coté de nous.
La misère, comme vous le voyez, fait perdre tous les dégouts.
Il n’y avait pas une heure que nous
étions dans la sape, qu’on nous en
faisait sortir vivement pour prendre
nos postes de combat, car les boches
contre-attaquaient. Devant nous, nous
les vîmes d’avancer à 500m, refluant
devant eux, une poignée de braves du
5ème et du 28ème chasseurs, débris des
sections qui avaient attaqué les carrières et qui s’étaient groupés dans des trous d’obus devant nous. Ils nous
 image021.png rejoignirent, après avoir évacué leurs
positions. Les Boches s’y arrêtèrent à
peu près tous, et seuls quelques-uns
vinrent jusqu’à notre tranchée, ou
quelques coups de fusils les firent repartir
en arrière. L’alerte était finie et
nous restâmes dans les sapes, à part
les sentinelles. On nous fit ressortir
pour évacuer un blessé qui était
tout au fond, et pendant cette
opération, debout dans la tranchée
au milieu de la nuit qui tombait
j’eus une dernière vision de guerre
de cette sanglante journée.
A 100m de nous, je vis une forme humaine
qui s’avançait difficilement, rampant, se trainant, se relevant, marchant, titubant, roulant dans les trous d’obus, et cette ombre qui geignait, haletait, paraissait à bout de forces ; enfin elle approche de nous
 
 image022.png et nous reconnûmes un sergent du 28ème
tout ensanglanté du sang de 4 blessures
qu’à force d’énergie et d’héroïques
souffrances s’était trainé jusqu’à nous,
sous le feu des boches, pour n’être pas relevé par leur brancardiers. Les
nôtres s’empressent autour de lui et
on l’emporta presque mourant vers l’arrière.
Il avait fait son devoir jusqu’au bout
et je songe maintenant qu’il résumât
bien tout cette sanglante journée, ou
au prix de mille souffrances et
d’héroïques efforts, les chasseurs de
« l’Alsacienne » avaient vaincu la vielle garde teutonne.

 

JP

171107-PC8
 image023.png III L’attaque (suite..)

… Le réveil de ce calme sommeil
fut terrible et brusque. Lorsque
j’ouvrais les yeux, ce fut pour voir
devant moi l’horizon enflammé,
le ciel strié de trainées lumineuses
et tout autour de moi, des explosions
multiples qui bouleversaient la terre en nous arrosant de multiples débris.
c’était infernal, on ne voyait que
du feu partout, tous les 3 mètres
un obus tombait comme un bolide
avec un fracas assourdissant. Mais ce
n’était pas tout. J’entendis tout à
coup des obus qui arrivaient en
miaulant doucement et n’éclataient
presque pas. Je fus bientôt renseigné
sur leur compte. Je sentis mes yeux
picoter, pleurer, en même temps qu’une

 image024.png abominable odeur me suffoquait.
C’était, vous le devinez, les gaz asphyxiant.
Je ne perdis pas mon temps, et
saisissant mon masque pendu à
mon cou, je m’ « encagoulais » en vitesse.
Cependant les obus tombait toujours
avec une rapidité et une précision
surprenante. Depuis quand tombaient-ils
je ne le sais ! Heureusement que je
m’étais réveillé à temps pour les gaz, sans cela j’en prenais ma dose.
Au milieu de ce déluge de feu, je
restais presque calme, guettant les
sifflements, m’aplatissant aux bons moments, et me recroquevillant le plus
possible dans mon trou pour échapper
à la pluie de terre, de pierre et de fer, qui n’arrêtait pas.

N’entendant plus les autres, et
absolument seul dans mon trou,
je fis une petite reconnaissance vers

 image025.png La droite, et je retrouvais la section
et l’aspirant. Sous le bombardement
ils s’étaient groupés dans une tranchée
mieux faite, presqu’intact et
attendaient … l’heure.
L’aspirant me dit alors : « c’est toi, Collot, on te cherchait, où était tu ? »
Je lui expliquait ma situation, il me demande alors : « Et bien ! Comment cela
va ? » Alors, je ne sais pas ce qui me prit, mais en riant je lui répondis
« Cela va bien, mais ce n’est guère
silencieux et cela sent bien mauvais »
Il se tordit, et m’offrit un quart de
gnôle, que j’absorbais avec une visible
satisfaction.
Le bombardement avait à peu près
cessé, les gaz aussi, avant que je ne
retrouve la section.
Maintenant, on attendait l’heure
fatale : 5h 15, que seul l’aspirant
 image026.png connaissait. Elle approchait à grand
pas, cette heure décisive et angoissante.
A un moment, l’aspirant nous
dit : «  Vous y êtes, En avant » et
l’on partit dans la nuit vers
l’inconnus…
Qu’il y avait loin de cette marche
silencieuse presque rampante vers
l’ennemi, avec ces ruées héroïques
ou l’on part, Drapeaux claquant
au vent, Clairons sonnant, et
tous la baïonnette haute.
Qu’il y avait loin de cet assaut
avec les charges admirables que
Déroulède nous avait fait rêver
pour la Revanche.
« Que les temps sont donc changés »
Mais ce n’est que la manière qui
change, tous nous avions le même
esprit qui anime ceux d’Austerlitz et
d’Iéna. Tous nous voulions vaincre et faire
tout notre devoir, malgré tout.

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