Quelques fois quand je me remets dans ma peau de civil, j’aperçois seulement la misère dans laquelle nous vivons

Aux armées
Le 3 mars 18

Chers parents

J’ai reçu hier la lettre d’Élisabeth et je ne m’étonne pas du tout que mes lettres viennent si longtemps à venir, car celle d’Elise datée de mardi m’est arrivé seulement samedi soir. Enfin j’espère qu’à cette heure vous êtes enfin en possession de mes lettres.

Aujourd’hui dimanche, « mon jour de cafard » est encore plus noir, car j’ai eu la veine de tomber de garde aujourd’hui toute la journée et la nuit, et en ce moment, les clochettes de la petite église a beau appeler, je ne démarrerai pas de ce corps de garde. Que dis-je,  « corps de garde » ? C’est bien trop d’honneur de l’appeler ainsi :  c’est une vielle bicoque abandonnés qui tient encore debout par miracle. Un vieux fourneau tout rouge atténue un peu la rigueur de la température, et tout autour, des misérables paillasses où grouillent la vermine (cette nuit, je dormirai sur le banc de peur d’invasion). Quelques fois quand je me remets dans ma peau de civil, j’aperçois seulement la misère dans laquelle nous vivons. Mais c’est rare, et je crois que c’est une véritable grâce d’état de ne pas percevoir ainsi le piteux et le misérable état de nos cagnas.

Cette journée donc sera morose comme le temps que nous avons depuis 8 jours. Il neige en effet par intervalle. Vous devez vous dire: cela doit être joli par la neige un paysage d’Alsace. Eh, bien moi, il faut que je me force pour trouver jolie ces montagnes à la cime toute neigeuse, ces sapins saupoudrés de sel, ces maisons au toit pointu toute revêtue de cette neige. Et pourquoi faut-il que je me contraigne à admirer, c’est parce que je revois avec la neige les lugubres aspects des lignes sous la neige et les rudes journées vécues sous la neige et les obus, parce que je songe aux godillots détrempés que nous allons traîner pendant un temps éternel,  etc., enfin parce que je ne vois de la neige que le côté… pratique en somme.

Je crois qu’avec la guerre, je vais avoir une tout autre mentalité et ses évolutions seraient intéressantes à étudier.

Rien de neuf toujours.

Ah, mais si ! nous avons un nouveau capitaine. Le notre part commander le dépôt divisionnaire pour 3 mois. C’est un capitaine Michel du 50e chasseur qui le remplace. C’est un tout jeune homme de 25 ans, très bien de loin, de très belle allure, très chic physiquement tout au moins, mais ne réalisant pas la beauté parfaite qu’Elise exigera de ses prétendants. Entre autres, il a un nez immense et tout rouge.

Il paraît qu’il est assez strict sur le service. Enfin on le verra à l’œuvre.

Begel nous a fait ses adieux et est parti, au fond bien content de se reposer un peu.

À part cela rien de neuf, sinon que le tabac est rare et qu’on se le dispute.

Je termine en vous embrassant tous bien affectueusement.

 

P.Collot

 

Le colonel Picquart a-t-il écrit ?

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