Il est vrai que la fatigue y était pour beaucoup : 21 jours de ligne, 9 jours de marche, 2 jours en wagon

Le lundi 13 Avril 18

Chers Parents

Voyant que vous n’avez pas de mes nouvelles, je vous ai écrit hier une carte militaire ; toute brève et toute concise qui je l’espère, vous est bien parvenue.
A tout hasard, confiant quand même en la diligence postale, je vous écris plus longuement aujourd’hui, pensant que cette lettre vous parviendra tôt ou tard.
Tout d’abord, je remercie mes deux frangines aînées de leurs lettres qui m’ont bien fait plaisir et sont venues à point dissiper les, quelques brouillards cafardeux qui commençaient à se former, à la suite de nos multiples trimbalages. Il est vrai que la fatigue y était pour beaucoup : 21 jours de ligne, 9 jours de marche, 2 jours en wagon ; ajoutez à cela les multiples installations de fortune pour chaque nuit, dans des cantonnements de fortune, la soupe mangée sur les talus des routes ou sur la porte d’une grange délabrée et avec tout cela un mauvais temps persistant. Vous avouerez qu’il y avait de quoi ébranler les plus endurcis.
Mais, voici le jours que nous nous reposons dans un village cramé qu’il serait oiseux de situer départementalement (ouf ! la belle phrase).
Les cantonnements sont assez bons. Je couche dans les combles d’une maison, sur un plancher cimenté, ouetté de quelques herbe sèches, qui sont pour nous les délices de Capoue.

Malgré cela, inutile de dormir la nuit, on est réveillé à chaque minute par des pétarades épouvantables ; échos tout proches de la bataille gigantesque, ou encore par des aventures dans le genre que vous avez gouté à Bar en octobre. Pour le moment, à coté de ce qui nous attends, c’est de la petite bière.
Nous nous attendons à chaque minute à partir, direction : l’inévitable ; à bon entendeur, salut, ou plutôt : Intelligenti pauca .

Je ne m’en fais pas plus pour cela, confiant en votre impression, en vos prières ou plutôt en nos prières, et en la Providence qui jusqu’ici m’a si bien gardé. Du reste, quand on réfléchit bien, pourquoi s’en faire ? Si on sort, de cette fournaise ardente, c’est tant mieux pour vous comme pour moi.

Si on tombe ?!! Eh bien ! Quand on est prêt, qu’a-t-on à craindre ? Rien, on n’a qu’à espérer en la miséricorde céleste, qui nous réserve  une vie plus belle que celle d’ici-bas et plus durable aussi.
Vous me direz : égoïste ! Et nous ?

C’est vrai, c’est le seul point noir : mais le monde n’est qu’éphémère et là-haut on se retrouvera. Dans toute marche il y a des éclaireurs, un « campement » qui prépare les voies et les lieux.
Il ne s’ensuit pas que je n’ai pas l’ardent désir de revenir. Bien au contraire, mais j’ai voulu vous exposer les raisons de ne pas s’en faire d’un soldat qui croit.
J’ai bon espoir toujours. Priez pour moi pour que j’ai toujours bon courage et que je fasse tout mon devoir, qui est, je crois, bien cher et bien pénible.

Dans une dernière lettre, je vous disais que le paquet de Jeanne n’arriverait pas. Je reviens sur ce que j’ai dit, car je vois qu’ils arrivent pour les autres, mais bien péniblement. Le mien met le temps, peut-être est-il perdu !

Je termine mon épitre, heureux d’avoir ainsi passé un petit moment avec vous, au coin du feu (tout au moins, moi j’y suis, car il fait frisquet pour le moment).
Je vous embrasse tous, par la pensée et du fond du cœur.

 

P.Collot

 

P.S. : ne vous en faites pas quand vous restez quelques jours sans nouvelles : c’est que je suis dans l’impossibilité provisoire d’en donner, ou que Poste et Censure unissent leurs malicieux pouvoir pour arrêter ou retarder le courrier.

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