Je pense à l’avenir, que je vois rose comme l’horizon, j’apprécie la vie providentiellement gardée

Lundi 12 Août 1918

 

Chers Parents

 

Il est 8 heures du soir. Depuis 5 heures, voluptueusement allongé dans l’herbe, je goûte un repos bien gagné.
Cela consiste pour moi à rester allongé des heures, couché sur le dos, une cigarette aux lèvres. Je regarde le soleil disparaître doucement derrière les maisons du pays, de vrais maisons, intactes, avec des cheminées qui fument doucement, dans un cadre magnifique de verdure. Le soleil, tout rougeoyant, les empourpre et fait oublier la pauvreté de leurs murs de torchis et de leurs tuiles jaunissantes .
Le spectacle me plait et offre un contraste saisissant avec les couchés de soleil que j’observais dernièrement, sur les collines de Moreuil.
Là, je trouvais, aux rayons pourpres du soleil couchant, une teinte sanglante, et les arbres déchiquetés avec branches tordues, et les champs de blé dévastés, troués de cratères d’obus, hérissés de fils de fer, ajoutaient au lugubre du spectacle. C’est à ces moments là, qu’allongé dans ma niche, ou accroupi dans mon trou, je sombrais dans un océan de mélancolie, en pensant à cette guerre interminable, aux souffrances qu’elle cause, aux existences qu’elle anéantit.
Et le tac-tac énervant d’une mitraillette, et le sifflement sourd de quelques obus qui partait au loin sur les batteries consommaient mon cafard, mon spleen.
Maintenant, c’est le repos. Et à cette heure, tout en fumant, je pense à l’avenir, que je vois rose comme l’horizon, j’apprécie la vie providentiellement gardée, j’écoute les oiseaux chanter leur dernier refrain, les enfants achever leurs jeux en cris joyeux. J’écoute aussi les trains qui s’enfuient en haletant doucement … et avec eux, ma pensée s’en va aussi vers vous.
C’est comme cela que ce soir, je me suis mis à vous écrire, éprouvant le besoin naturel de me confier à quelqu’un, de causer un peu avec ceux qui sont de cœur avec moi, puisqu’ici, dans cette vie militaire, on a des camarades mais point d’amis, tout au moins de vrais amis.
Maintenant, la nuit tombe, tout s’assoupit autour de moi, le soleil a disparu, déjà quelques chiens vigilants aboient dans le lointain. La nature s’endort… Je vais faire comme elle et aller m’allonger sur ma planche, en remerciant le ciel de m’avoir laissé le bonheur de gouter tant et tant de joies sereines et paisibles.

Bonsoir, je vous embrasse tous du fond du cœur.

 

P.Collot

 

180812_1.png180812_2.png180812_3.png

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

w

Connexion à %s